La communication comme facteur d’exclusion
PUBLIE LE 26 octobre 2007/ Analyse, Définitions | Laissez un commentaire
Dans notre société où le monde représenté/médiatisé prend dans nos esprits une place de plus en plus importante, il y a une injonction à communiquer pour exister. Un territoire, un produit, une société, une initiative, un projet, de plus en plus, n’existent que par leur capacité à être communiqué. La communicabilité d’un objet de communication — sa capacité à impacter le récepteur selon l’estimation du médiatiseur— devient, comme nous l’avons vu, une valeur, si ce n’est parfois, la valeur de sélection. Cette communicabilité devient alors le critère majeur de la représentation du monde.
De ce fait, des pans entiers de la réalité sont exclus de son champ pour la simple raison que leur indice de communicabilité est faible. L’exigence de communication qu’impose le monde médiatisé devient alors facteur d’exclusion.
Une part importante de la représentation que nous avons du monde provient, par définition, des mass media. Pour s’adresser au plus grand nombre, les informations doivent avoir un indice de communicabilité particulièrement élevé. Dans la mesure où les mass média déterminent auprès du plus grand nombre la plus grande part du monde représenté, il est intéressant de tenter d’étudier les critères qui déterminent un bon indice de communicabilité.

Déringardiser
PUBLIE LE 24 octobre 2007/ VuLu | Laissez un commentaire
Voici quelques propos du photographe Jérôme Brézillon sur son travail qui illustre, dans le journal Libération du 20 octobre 2007, un reportage sur « le Paris des associations » :
« Les associations, ce sont avant tout des bureaux pas très rigolos. J’en avais une image de pièces avec des néons plein de Post-it et de petites annonces. Et puis les militants passent beaucoup de temps à discuter, et faire des photos avec des gens qui parlent, c’est un peu compliqué ». « C’est alors que j’ai décidé de changer d’angle et de scénariser les photos. Je demandais des regards fermes, martiaux. Pour que la masse des personnes ne fasse qu’une composition ».
Que s’est-il passé ? La rédaction du journal a donné à M. Brézillon un objet de communication (les associations) à faible indice de communicabilité (« pas très rigolos », « un peu compliqué »). Cette réalité, Jérôme Brézillon décide de la modeler pour la rendre plus conforme à sa grille de valorisation esthétique et, partant, à celle du journal dans lequel elles vont être publiées. Il impose donc aux protagonistes des postures graphiques inspirées des conventions de la mode et du rock, manière pour lui de déringardiser l’objet de communication « associations ». Je ne porte pas de jugement esthétique car j’estime ces photos plutôt agréables et conformes à mes goûts de lecteur de Libération, même si, par la facilité du procédé utilisé, elles semblent esquiver le sujet plutôt que le traiter. Ce qui m’intéresse, ce sont les propos de Jérôme Brézillon sur son travail et le processus de re-valorisation de l’objet de communication pour en accroître l’indice de communicabilité. Ce processus est courant. Il est au cœur du métier de la communication. La question est de savoir ce que l’on risque de perdre au passage et à quelle logique plus globale on se soumet en agissant ainsi.

Imaginaire.zéro
PUBLIE LE 23 octobre 2007/ Photos | 4 Commentaires

Place de la République, le long de la caserne des gardes républicains. Au ras du sol, des fenêtres grillagées. Soudain mon regard est attiré par une anomalie visuelle. Je mets quelques instants à comprendre : c’est un trompe-l’œil. Quelqu’un a photographié l’angle supérieur gauche de la grille et a posé ensuite la photo à l’endroit exact de ce qu’elle montre.
C’est un rendez-vous, un clin d’œil du hasard. L’art du camouflage, quand le réel disparaît dans l’ombre de sa représentation. Je reviens un peu plus tard pour faire une photographie de la photographie. Dans la partie supérieure de la photo, l’auteur a inscrit son adresse mail : imaginaire.zero@hotmail.fr
La photo restera quatre jours à son emplacement.
PS : si vous découvrez d’autres interventions du même auteur, n’hésitez pas à me les signaler.

Un horizon limité et imposé
PUBLIE LE 20 octobre 2007/ VuLu | Laissez un commentaire
Vendredi, le journal Libération a choisi de consacrer toute sa une sur le divorce de Nicolas et Cécilia Sarkozy plutôt que, par exemple, sur la grève des transports. Ce choix donne un signe fort de l’évolution de la grille de valorisation qui accompagne la nouvelle formule du quotidien.
Libération n’est certes pas le seul à avoir fait ce choix. Mais l’on attendait un peu moins de complaisance— envers le pouvoir et le marketing — pour un journal « de gauche » qui cultive son impertinence et a fondé une partie de sa crédibilité sur un traitement non conventionnel de l’information.
A la décharge du quotidien, il est vrai que les grèves ont a priori un indice de communicabilité assez faible : c’est compliqué à expliquer, cela renvoie à des réalités souvent corporatistes et triviales, voire un peu désuètes (comme tout ce qui concerne le quotidien du travail). De plus, les images sont pauvres (personnes assises autour d’une table). Cela grippe la logique consumériste. Donc pas bon pour les ventes, au moment où la survie du quotidien lui impose l’usage des rets d’une séduction plus banale et plus soumise.
Lorsqu’un mass media parle des grèves, il évoquera souvent davantage les conséquences de la grève pour les médiatisés plutôt que ses motifs. Sauf si, bien sûr, la grève se prolonge, et avec elle ses nuisances. Or, que se passe-t-il au-delà des revendications des grévistes et de la rigidité du pouvoir ? Quel est l’enjeu ? Les premiers cherchent à accroître l’indice de communicabilité de leur mouvement, les seconds, à diminuer cet indice. Les médias sont quant à eux à la fois les armes et la scène de cet affrontement.
Quelle que soit la nature du combat et des protagonistes, tous partagent la même volonté d’augmenter leur indice de communicabilité (donc affaiblir celle de l’autre). Logique, sinon l’objet de communication — leur cause — n’existerait pas. Cette soumission générale à cette loi expliquerait-elle la sensation de malaise diffuse dans laquelle nous enferme aujourd’hui la société du spectacle ? Contraints, pour exister, d’accroître leur indice de communicabilité et donc de s’aligner sur ses critères, les causes politiques finissent par se ressembler. Leurs idéaux viennent s’échouer au pied de cet horizon limité et imposé. Le débat s’appauvrit et l’on en vient à juger de plus en plus un objet de communication sur sa capacité à mettre en scène sa communicabilité (exemple des dernières élections présidentielles) plutôt que sur les idées ou le projet de société dont il peut être porteur. La femme ou l’homme publique — mais les médias également — ne peut pas s’affranchir de cet impératif au risque de disparaître, de perdre ce bout de pouvoir acquis (la communicabilité) dans un monde où celui ci finit par valoir davantage que le pouvoir gagné par les urnes ou par ses propres valeurs.

Communicabilité et indice de communicabilité
PUBLIE LE 17 octobre 2007/ Définitions | Laissez un commentaire
Tous les objets de communication, pour me parvenir, doivent passer par le filtre des médias et des médiateurs qui me les apportent. Ces filtres — qui sont en fait des grilles de valorisation — sont de toutes natures, déterminés par les motivations idéologiques et le modèle économique du support (l’idéoconomie), et par ses limites intrinsèques : nombre de pages pour un support papier, fil de la linéarité temporelle pour les média audio visuel, multilinéarité du multimedia, etc. Ne vont passer dans leur entonnoir que les objets de communication que les médiateurs jugeront les plus pertinents au regard de ces critères.
Tous ces critères de sélection vont conférer à l’objet de communication (ici l’information) une valeur liée à sa faculté à la médiatisation. Appelons cette valeur, l’indice de communicabilité.
Au regard du médiateur, chaque objet de communication dispose d’un certain indice de communicabilité. Plus cet indice est haut, plus l’objet de communication aura des chances d’être sélectionné par le médiateur et de me parvenir. Plus l’indice est faible, plus il sera ignoré.

La valorisation
PUBLIE LE 14 octobre 2007/ Définitions | 1 Commentaire
Valoriser : accorder de la valeur à quelque chose.
La manière dont les informations me parviennent détermine leur valeur. On peut même dire qu’à partir du moment où il y a information, il y a valorisation, puisque c’est notre capacité à valoriser qui fait émerger l’information de l’indifférenciation du monde. Ma tasse de café existe à mes yeux parce que je lui donne la valeur d’usage « tasse de café », à laquelle s’ajoutent toutes les valeurs émotionnelles liées par exemple à l’ingurgitation d’un petit noir au vortex onctueux dans un café parisien, un gris matin de pluie (pourquoi les cafés des cafés sont-ils si souvent infects ?). Une blatte qui courrait sur le formica de la table et s’immobiliserait à quelques centimètres de ma tasse de café considèrerait le même objet que moi. Mais pas la même réalité : sa grille de valorisation diffère en effet de la mienne sur quelques points considérables (quoique, sur les basiques, par sûr que cela soit si différent… mais nous y reviendrons…).
Valoriser c’est accorder de la valeur à quelque chose, quelqu’un ou quelque fait. A partir du moment où je détache, découpe, circonscrit, différencie avec mes sens et mon cerveau un bout de réel, je lui accorde une certaine valeur. Ce bout de réel devient potentiellement une information, donc un objet de communication. Dans le monde représenté/médiatisé, l’objet de communication porte donc en lui une certaine valorisation, déterminée par celui qui la médiatise. Parmi les valeurs accordées à l’objet de communication, figure celle de sa communicabilité.

L’objet de communication
PUBLIE LE 12 octobre 2007/ Définitions | Laissez un commentaire
Si je lève la tête dans le café où je suis installé et que je considère le monde qui m’entoure, je l’objective, c’est-à-dire que je le découpe en unités de sens : l’ordinateur devant moi, la tasse de café, la voiture rouge derrière la vitre, le carrelage, la plante verte, la peinture sur la colonne qui me fait face, le garçon qui me sourit, tous objets inclus dans un objet plus vaste — le café et, au-delà, la rue, etc.
Le même principe s’applique aux objets de communication. On peut dire qu’est objet de communication tout élément circonscrit faisant l’objet d’une communication voulue à laquelle sont associés attributs, valeurs et objectifs : cela peut-être une organisation (entreprise, association, institution, etc.), un produit, une personne, une idée, un concept, un projet, un événement, etc. Constitué des informations qui lui donnent son sens, un objet de communication est, par définition, toujours immatériel même si ce qu’il désigne ne l’est pas. Ses contours sont souvent flous et fluctuants, délimités notamment par les contours d’autres objets de communication. Plus on cherche à en définir les limites avec précision plus celles-ci semblent se dérober. Nous sommes un peu dans la situation du géographe qui se donnerait comme projet de calculer minutieusement le périmètre de la France et se retrouverait à quatre pattes à mesurer le contour du moindre relief, de la moindre pierre, de la plus petite plante, jusqu’à l’infini. Les objets de communication se perçoivent d’avantage qu’ils ne se mesurent.
Un objet de communication peut toutefois être étudié sous différents angles :
> la réalité à laquelle il se réfère (une organisation, un objet physique, une personne, un fait…),
> les valeurs qui lui sont associées par le médiateur ou le médiatisé,
> les motivations du médiateur pour le médiatiser ou du médiatisé pour le réceptionner
> le média et ses contraintes propres.
Un objet de communication n’existe pas en dehors du médiateur qui va le désigner comme tel, et du médiatisé qui va le réceptionner comme tel. Promouvoir une lessive ou rendre compte des conséquences d’un tsunami procède du même mécanisme. Dans un cas, l’objet de communication est la marque de lessive, dans l’autre l’événement tsunami. La seule différence — mais elle est essentielle — réside dans les motivations et les valeurs du médiateur et du médiatisé.
Dans le premier cas, la motivation est assez simple à repérer, même si les procédés peuvent se révéler plus ou moins subtils (ou retors) : inciter à l’achat du produit de cette marque. Dans ce cas, le médiateur (entité composée de l’annonceur et du support) contrôle le message et sa diffusion. L’inconvénient pour le médiatisé, c’est qu’il se voit imposer, sous un enrobage de séduction, le message et son injonction. On excite le désir de posséder, de consommer. L’avantage c’est que la motivation ultime du médiatiseur est sans ambiguité : achetez ! Le « deal » est clair et, paradoxalement, confère à ce type de communication une certaine intégrité.
Le cas du tsunami est plus complexe car les médiateurs sont multiples et animés par des motivations qui ne le sont pas moins et dont ils n’ont d’ailleurs pas toujours conscience. De plus, des motivations de nature différentes peuvent co-exister chez le même médiateur, lesquelles seront toujours résumées et justifiées par l’impérieuse nécessité d’informer. Pourtant, chacun le sait ou le sent : l’information journalistique a perdu depuis bien longtemps la dimension sacrée de ses débuts : elle est devenu aujourd’hui un bien de consommation presque comme les autres. Chaque support adapte le traitement de l’information en fonction de ce qu’il sait ou suppose des attentes ou du goût son lectorat, dans une démarche marketing plus ou moins avouée. Cette démarche installe au cœur de la stratégie du support, quel qu’il soit, une réflexion consciente, réaliste ou cynique, sur les choix à opérer et les techniques à adopter pour conquérir de nouveaux clients (ou a minima ne pas en perdre) conformes à son modèle idéoconomique. Le média est donc, pour une part et dans sa niche, habité du même motif que le lessivier : vendre ! La différence c’est que le marketing cohabite mal avec l’idéal journalistique et le principe d’objectivité que l’on attend (encore ?) d’une information. La plupart du temps, le média escamote donc ce motif intéressé derrière celui, plus noble, d’informer dans une posture qui se révèle, au bout du compte, paradoxalement plus opaque et ambiguë que celle du lessivier.

Un monde représenté
PUBLIE LE 8 octobre 2007/ Définitions | Laissez un commentaire
L’idée que nous nous faisons du monde résulte de moins en moins de notre expérience directe et de plus en plus de l’impact dans notre esprit de messages ou contenus de communication. Je me fais une idée de la Nouvelle Zélande ou de Tokyo alors que je n’y suis jamais allé. Cette idée, je l’associe à la réalité. La plus grande partie de ce que nous considérons comme le monde réel est en fait une représentation « réaliste » de celui-ci.
L’objet de communication « Nouvelle Zélande » se voit ainsi attribuer une valorisation, qui résulte de l’inscription dans mon esprit d’informations accumulées, en provenance de canaux médiatiques : télévision, presse, affichage, Internet, édition, bouche à oreille, etc.
Comme j’ai plutôt tendance à croire ce que je vois, j’entends ou je lis, et à considérer comme réel ou vrai ce que je crois, ces informations, retraitées par mon esprit, dessinent un monde que je pense vrai ou réel mais qui ne résulte en fait que de l’expérience ou du récit médiatisé d’un autre.
