Prolétaire 2.0

PUBLIE LE 7 mai 2008 / Analyse, Photos, VuLu |

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Rares sont les philosophes français qui mènent une réflexion poussée, donc critique, sur notre époque et, notamment, sur les effets du marketing et de la communication, sans y émarger pour leur subsistance. Parmi eux, Bernard Stiegler. Je découvre son travail à la lecture de L’économie de l’hyperréalité et psychopouvoir. Déjà, le titre m’enchante, aux évocations néo situationnistes. Les idées qu’il y développe également. En voici une.

Selon lui, s’est développée au XXe siècle la deuxième phase de la prolétarisation. « Ce qui est prolétarisé n’est plus alors le savoir-faire du producteur : c’est le savoir-vivre du consommateur. La prolétarisation est essentiellement une privation de savoir qui rabat le prolétaire sur le besoin ». Il ajoute : « le prolétaire n’est pas l’auteur de ses modes d’existence (…) : ils lui sont imposés par le marketing, aussi bien sous la forme de nouveaux produits que de nouveaux services. Le nouveau prolétaire, condamné à consommer, c’est-à-dire soumis à la subsistance qui est par ailleurs sans cesse complexifiée par la création continuelle de besoins nouveaux, s’épuise à découvrir que plus il consomme, plus il est frustré, et plus il perd le sentiment d’exister. »

J’ai eu l’occasion d’évoquer ce malaise du consommateur dans une contribution précédente, cette manière qu’ont les marques et toutes les entreprises médiatiques qui en dépendent de monopoliser notre attention, d’exciter notre désir de consommer plus que nécessaire. Stiegler dit encore : « Le capitalisme a besoin de contrôler les comportements et pour cela il développe des techniques de captation du désir, qui sont aussi une massification du désir, parce que c’est inévitablement une destruction de la singularité. (…) Nos consciences sont sollicitées en permanence avec les iPods, les téléphones portables. Nous sommes parvenus à une captation de l’attention des individus proche de dix heures par jour. Telle est l’époque de ce que j’analyse comme un psychopouvoir. La grande tentation est de vouloir soumettre l’attention à une captation intégrale, de mobiliser tout le « temps de cerveau disponible » — ce qui constitue une destruction de l’attention ».

Ce temps captif est-il systématiquement un temps d’inattention ? Le paradoxe apparent, c’est que d’un côté ma vie devient de plus en plus stéréotypée et assez pauvre — je passe de l’écran de ma télévision ou de mon ordinateur domestique à celui de mon bureau via des chemins trop parcourus pour éveiller mon intérêt (le nez plongé dans un journal ou dans un livre) — et de l’autre, grâce à toutes ces informations qui me parviennent, je n’ai jamais eu une représentation du monde aussi riche et variée. En apparence tout du moins. Car en réalité, cette vie-là n’est pas vécue. Elle n’est que représentée, filtrée et valorisée par d’autres — ceux qui en font des objets de communication — qui exercent sur moi, comme le dit Stielger, leur « psychopouvoir ».

Je voudrais ramener ce débat aux sirènes du web 2.0. Je ne veux pas évoquer l’intérêt ou non du collaboratif ou de l’intelligence collective — j’y reviendrai — mais de l’excitation que cela suscite. Et aussi de la fatigue. Autant l’avouer, le web 2.0 me fatigue autant qu’il m’intéresse. Cela me fatigue de devoir être toujours au courant du dernier truc qui vient de sortir, de lire des philosophes du dimanche m’expliquer à longueur de blog qu’une nouvelle société est en train de naître, plus participative, plus démocratique, plus intelligente, plus ceci ou plus cela et plus encore. Ce que je perçois en fait, derrière cette agitation, c’est encore la même logique consumériste, en accéléré. Sauf qu’il ne s’agit plus d’objets physiques et inanimés mais d’objets numériques, de petites machines à capter mon temps de cerveau : le dernier réseau social, la dernière plate-forme de blog ou de travail collaboratif, le dernier film sur you tube, le dernier site qui déchire, etc. J’éprouve, devant cette profusion exponentielle, le même type de nausée et de démotivation (ambivalente à mon excitation, en fait), que devant les linaires d’hypermarché le samedi après-midi.
Notons que la gratuité de la plupart de ces produits ne change rien au phénomène de captation. Ils n’en restent pas moins des marchandises. Et comme le dit Guillaume Paoli dans le rafraîchissant Eloge de la démotivation (éditions lignes) : il n’y a pas de marchandise heureuse.
« Au début, écrit-il, toutes (les marchandise) sont équivalentes. L’égalité des chances leur permet de s’offrir (…) sur les rayonnages du supermarché. Après, c’est chacun pour soi. (…) La marchandise vivante est prête à tout pour attirer l’attention, pour être, elle et pas les autres, identifiée, achetée et consommée. Au terme de la lutte pour la concurrence, l’inégalité règnera. C’est la dialectique du gagnant et du loser. Mais l’identification n’est pas la reconnaissance et, la marchandise élue le pressent bien, sa célébrité sera fugace et décevante. (…) Voilà pourquoi derrière son sourire se dissimule forcément une longue souffrance. Il n’y a pas de marchandise heureuse ».
Alors, à nous, thuriféraires du web 2.0, aux intentions souvent fort sympathiques voire humanistes, de prendre garde à ce que la sentimentalité de nos bonnes intentions et de notre enthousiasme ne masque pas une nouvelle addiction consumériste et ipso facto une soumission renouvelée à la marchandisation généralisée du monde réel et représenté. Ne devenons pas les prolétaires du 2.0 !
Nous le pressentons : le champ de bataille est en nous désormais.

La photo est tirée d’un livre de Martin Parr, Petite Planète (édition hoëbeke), photographe toujours au front le plus cru, le plus hard (au sens promotionnel) et le plus grinçant de la société de consommation. Dans ce livre il photographie les touristes qui se photographient et qui prennent des photos dans les lieux les plus photographiés du monde. L’introduction de Geoff Dyer est drôle et pertinente, qui écrit : “quand les gens se rendent à Constantinople — ou ailleurs, peu importe — ils ont de plus en plus souvent la possibilité d’y trouver bien des objets et des conforts identiques à ceux qu’ils connaissent chez eux. (…) Qui veut échapper aux tentacules de cette “civilisation” homogénéisatrice doit désormais se rendre dans des lieux de plus en plus reculés. Et entraîner, dans l’affaire, les tentacules à sa suite. Nous sommes tous responsables des ravages que nous déplorons. Partout où vous vous rendez, une industrie quelconque prend son essor afin de satisfaire vos besoins.”

Comments

2 Commentaires sur “Prolétaire 2.0”

  1. Stefano Urani sur mai 22nd, 2008 23:36

    Bonjour Xavier, je suis en train de faire un travail photo avec les affiches du metro; les premiers résultats sont ici: http://www.polyphemephoto.com/stefano/mobius/index.htm

    Il y a un texte qui va avec, c’est à la page
    http://www.polyphemephoto.com/blog
    et le titre est “Le carnaval sur le Ruban de Möbius”

    Je vous dit ça pour partager un certain malaise…

    Je vous conseille la lecture des editos d’André Rouillé sur Paris-Art.com, notamment “La guerre de l’attention”

    Cordialement,
    Stefano

  2. Céline sur mai 30th, 2008 9:30

    Encore une note passionnante…C’est en effet lassant, la rapidité avec laquelle les choses sont encensées puis disparaissent, marchandises malheureuses et éphémères, nous laissant juste dans la frustration, la sensation de se sentir toujours en retard sur une vie après laquelle on court sans vraiment la vivre. Internet est un écran géant mais aussi tellement réduit, furtif et illusoire. Sans doute il ne faut cesser de relier le virtuel à la réalité et se rencontrer, échanger en chair et en os, à hautes voix. La chose la plus difficile finalement c’est de trouver le juste équilibre…
    J’ai fait un tour du côté du site/blog Beaurepaire et je t’en fais un retour dès que possible.
    A bientôt

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