Politique friction
PUBLIE LE 21 novembre 2007 / Analyse |
(toute ressemblance avec des personnes ou des faits réels ferait froid dans le dos)
Petit exercice de politique friction où je ne prétends pas dire la vérité, rien que la vérité. Je développe simplement une hypothèse complotiste et un brin cynique autour des enjeux de communication des grèves en cours. Juste pour voir si cela tient debout.
A ma droite, le gouvernement. A ma gauche, les syndicats. Enjeu : l’objet de communication « grève » et sa perception. Arbitre : l’opinion publique.
Aujourd’hui, mardi, l’objet de communication « grève » a acquis un indice de communicabilité suffisamment élevé pour devenir intéressant pour les deux protagonistes. Assez peut-être pour qu’ils puissent souhaiter que cela dure encore quelques jours alors même qu’un accord pourrait être trouvé rapidement (si ce n’est pas déjà fait…). J’explique mon hypothèse.
Cette confrontation était inévitable, voire même prévisible depuis le début. Chacun dans son rôle : les syndicats dans la défense du travailleur dépouillé de ses acquis, le gouvernement dans sa volonté de réformer notre vieux pays. Par-delà la légitimité ou non des revendications des travailleurs (c’est un autre débat, politique celui-là. Mais combien d’entre nous se sont donnés la peine d’aller comprendre dans le détail de quoi il retournait ? combien de médias se sont efforcés de l’expliquer avec autant de constance qu’ils s’emploient à étaler l’exaspération des usagers ?), par-delà l’efficacité à terme d’une telle réforme (qui ira vérifier quand la retraite sera venue ?), ce que ce conflit a notamment mise en jeu, c’est l’image des objets de communication « président de la république/gouvernement » d’un côté, « syndicats» de l’autre. L’objectif de communication pour chacun des protagonistes ? Non pas seulement ne pas perdre la face mais profiter de la crise et de son issue pour accroître son indice de communicabilité.
Pour le président : apparaître comme « le sauveur », celui qui aura réussi à faire cesser ces grèves insupportables, à faire plier les forces réactionnaires de ce pays (« je ne cèderai pas ! »), à réformer la France (trompettes !)
Pour les syndicats : légitimer leur raison d’être auprès de leur base (sur l’air de C’est la lutte finale), dans une période où leur représentativité et leur rôle s’effritent.
Stratégie du premier : donner l’impression qu’il s’agit de grèves dures, que l’usager est pris en otage, aidé en cela par la complaisance d’une grande partie des mass médias. Ce qui rendra d’autant plus soulageante et méritoire, la sortie de crise, négociée en sous-main (notons au passage l’ambiance exécrable qui règne dans les lieux où se croisent les foules : propos injurieux, empoignade, etc. Pas l’impression d’une telle exaspération en 95).
Stratégie des seconds : donner l’impression qu’il s’agit de grèves dures , montrer que les syndicats résistent, se battent pour défendre les intérêts des camarades. Si possible, élargir les motifs de la grogne (retraites → pouvoir d’achat) et tenter de fusionner les luttes en cours (fonctionnaires, étudiants, etc.). En sous-main, négocier la sortie de crise avec de nombreuses mesures correctives qu’ils pourront faire valoir auprès de leurs membres, qui eux, et pour cause, regarderont cela dans le détail.
Intérêt commun : faire traîner un peu la grève pour charger l’indice de communicabilité de chacun d’eux. Un peu mais pas trop afin que l’opinion publique ne retourne pas sa vindicte vers « ce gouvernement incapable de réformer », ou que les grévistes aient trop à subir l’exaspération du public.
Pour pouvoir être crédité de cette valorisation, et ne pas perdre la face, le gouvernement ne peut renoncer, dans la communication de sortie de crise, aux termes de « application de la réforme des régimes spéciaux ». Les syndicats le savent et doivent ou ont dû négocier leur acceptation implicite de ces termes en contre-partie de mesures compensatoires juste assez techniques pour que l’actualité chaude le recouvre rapidement de son irrésistible flux.
Pour accréditer cette politique-friction, il sera intéressant de mesurer les compromis en analysant précisément les termes de l’accord final.
Seule inconnue dans ce jeu de représentations : la vraie vie, les vrais gens, bref la base des travailleurs, qui semble vouloir s’inviter à la table des négociations sans tenir compte de la communication bien tempérée des deux négociateurs.
Et là, « tout devient possible ».
Illustration : une couverture sauvée de l’excellent site Martine Cover Generator désormais fermé à la demande “aimable” des éditions Casterman.
Comments
Laissez un commentaire sur ce billet
