Plaire et décider

PUBLIE LE 28 octobre 2007 / Analyse, VuLu |

Les grèves ou le divorce des Sarkozy, la sortie du dernier volume de Harry Potter ou le Grenelle de l’environnement ? Les atermoiements du journal Libération sur le choix de ses unes témoignent des débats qui l’animent à l’heure où le quotidien essaye de sortir de sa crise. Accroître son indice de communicabilité dans l’objectif de conquérir de nouveaux lecteurs, sans perdre son âme de journal de gauche, contemporain et impertinent, c’est probablement les bornes entre lesquelles doivent s’opérer ses choix éditoriaux. J’avais attiré l’attention — au même titre que de nombreux autres — sur le choix du journal de faire sa une sur le divorce des Sarkozy plutôt que sur les grèves, soulignant la soumission du quotidien à un sujet dont l’indice de communicabilité semblait plus favorable pour ses ventes. Inutile de réitérer ma démonstration sur le choix de la une sur Harry Potter plutôt que sur le Grenelle de l’environnement. Le making off de l’édition du 26 octobre, signé François Sergent, le fait très bien tout seul.

Après s’être placé sous la houlette d’une citation de Nicolas Sarkozy — humour ? —, François Sergent rapporte le débat de la rédaction dont le contenu ressemble d’avantage à une réunion du staff marketing d’une marque de grande consommation qu’à celui d’une rédaction d’un journal d’information.

« (…) 17 thèses cherchent à savoir si Harry est socialiste et Dumbledore, homosexuel. Argument important à Libération journal qui veut « plaire » et intéresser ses lecteurs : nos unes sur le Grenelle, même avec l’interview du sympathique Nicolas Hulot, n’ont pas fait de très bons chiffres de vente. Tous les sondages montrent que les Français s’intéressent à l’écologie, mais le vert n’attire guère les lecteurs et les électeurs. »

Je ne cherche pas à accabler le journal à travers ces remarques — il ne fait après tout qu’adopter des raisonnements marketing qui sont ceux de quasiment tous les autres mass medias depuis longtemps — mais à montrer qu’à la valeur de l’information en tant que fait s’ajoute celle de sa communicabilité supposé, et que cette valeur a tendance à devenir un des critères majeurs de sélection et de traitement de l’information (« plaire et intéresser »). Avec pour conséquence, notamment, la construction d’une représentation du monde simplifié et distrayant, et, corollairement, une difficulté (une abdication ?) à rendre compte d’une réalité composée d’objets de communication à faible indice de communicabilité car complexes, longs à expliquer, peu télé ou audiogéniques et, pour toutes ces raisons, difficiles à enrichir en émotion dans les contraintes temporelles et économiques qu’impose la logique médiatique.

Comments

Laissez un commentaire sur ce billet